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Donne-nous notre pain quotidien
Après les demandes pour le Royaume, voici celles qui concernent plus personnellement celui qui prie. N’oublions pas cependant qu’elles expriment les besoins de tous, et n’oublions pas non plus que c’est au sein du Royaume que les enfants du Royaume recevront toutes choses. La quatrième demande dit : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Le Sauveur pense à ceux qui n’ont pas le nécessaire, même pour la journée d’aujourd’hui. Ceux qui ne sont pas dans cet extrême besoin ont le devoir de se souvenir des autres moins bien partagés, qui ont peut-être des enfants qu’ils ne savent comment nourrir. Il importe beaucoup que celui qui ne manque de rien pense à tous ceux qui, à leur réveil, se demandent d’où leur viendra la nourriture de la journée. Cette pensée l’amènera à songer à bien des choses dont il pourra s’occuper au cours de cette journée. Quand la demande que Jésus met sur nos lèvres éveille dans nos cœurs la compassion pour les autres et le désir de leur venir en aide, nous la disons dans son esprit. Elle doit de plus, chez ceux qui sont bien situés, faire naître la reconnaissance ainsi que la pensée que, pour eux aussi, le jour pourrait venir où ils ne seront plus assurés du pain quotidien.
Il faut d’ailleurs remarquer que Jésus a enseigné la quatrième demande d’abord à ses disciples immédiats qui voulaient apprendre à prier. Lorsqu’il les envoyait en mission, leur pain quotidien n’était pas assuré d’avance. Ils ne devaient rien emporter ni se mettre en souci de rien, mais tout attendre chaque jour de la bonté de Dieu. Sans inquiétude, ils devaient prier simplement : « Père bien-aimé qui es au ciel, donne-nous aujourd’hui aussi notre pain quotidien. » Ils priaient avec confiance et ils ne manquaient de rien. Il en était ainsi déjà du vivant de Jésus. Il leur disait (Luc 10.7-8) : « Demeurez dans cette maison (où vous êtes entrés), mangez et buvez ce qu’on vous donnera, car l’ouvrier mérite son salaire. » Et plus tard il leur demanda (Luc 22.35) : « Lorsque je vous ai envoyés, sans bourse, sans sac, ni sandales, avez- vous manqué de quelque chose ? » —« Non, de rien, répondirent-ils. » Donc ce sont surtout les ouvriers du Seigneur qui n’ont pas à s’inquiéter, même lorsqu’il semble que le pain quotidien va leur manquer. C’est pour eux tout spécialement qu’est faite la quatrième demande. Il faut qu’ils aient foi dans la parole (Matthieu 6.34) : « Cherchez premièrement le Royaume et sa justice, et toutes ces choses (la nourriture et le vêtement) vous seront don- nées par-dessus. »
Cependant, à un point de vue plus général, le Notre Père appartient à tous et dans la pensée du Sauveur, la quatrième demande est la prière de tous ceux qui se trouvent dans le besoin. Il les encourage à lever vers le Père céleste un regard confiant, sachant qu’il ne les laissera pas manquer du nécessaire aujourd’hui, et de même demain, puisqu’ils peuvent prier de même demain. Celui qui dit cette demande avec une filiale confiance ne prie jamais en vain.
Mais il arrive souvent qu’on s’imagine être dans le besoin et que, même quand on est assuré du nécessaire pour le lendemain, on se ronge de soucis pour l’avenir plus lointain. Le Sauveur nous défend cela, déjà parce qu’aucun de nous ne sait combien de temps il vivra et que chacun ne peut compter avec quelque certitude que sur la journée commencée. Puisque tu vis et que tu dois vivre aujourd’hui, tu auras ce qu’il te faut ; sur demain ferme les yeux.
Chez la plupart des hommes le souci du pain va trop loin. Ils veulent pour le moins assurer leur nourriture. Ce n’est pas un mal en soi et le Sauveur ne les condamne pas. Il veut au contraire que l’homme soit fidèle en ceci comme en toutes choses, qu’il ne laisse pas perdre par légèreté, négligence ou paresse, ce que Dieu met dans sa main. Il peut bien se servir de son intelligence pour chercher, en demandant à Dieu de bénir son travail, à bien organiser l’avenir. Mais s’il se tourmente outre mesure et se surmène pour être sûr de réussir, s’il s’absorbe dans ses calculs anxieux et ne sacrifie rien pour aider ceux qui sont dans le dénuement, il agit directement contre l’esprit de la quatrième demande.
Même quand les ressources semblent devenir insuffisantes, il faut savoir se tranquilliser en se disant : « J’ai ce qu’il faut pour aujourd’hui. » Le Sauveur veut, par la prière pour le pain quotidien, réconforter ceux qui n’ont point de ressources assurées en leur montrant les choses sous leur vrai jour. Il ne faut pas qu’ils craignent de mourir de faim parce qu’ils ne voient pas au-delà d’aujourd’hui.
Les plus pauvres sont souvent les moins inquiets, parce qu’ils sont habitués à vivre au jour le jour. Ce sont les gens de moyenne condition qui ont le plus de peine à éviter le souci, surtout ceux qui ont vu des jours meilleurs et qui, dans le besoin, sont plus timides que les pauvres de naissance. Qu’ils se laissent enseigner par le Sauveur la quatrième demande, et que les mieux situés pensent, quand ils prient, à ceux qui sont tombés dans la pauvreté. Car ceux-ci méritent tout particulièrement qu’on se souvienne d’eux, et la prière compatissante ne sera pas dite en vain.
Les pécheurs aussi peuvent-ils être exaucés en demandant le pain quotidien ? Certainement, car il faut remarquer que la demande pour le pardon des péchés ne précède pas, mais suit la quatrième. Donc il est permis à celui qui n’a pas encore obtenu le pardon, de demander le pain quotidien. Comme nous sommes tous pécheurs et pourrions par suite craindre qu’à cause de nos péchés le pain nous soit refusé, le rang qu’occupe la quatrième demande peut nous faire souvenir de la parole de Jésus (Matthieu 5.45) : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il répand sa pluie sur les justes et sur les injustes. » Et de cette autre (Luc 6.35) : « Il est bon envers les ingrats et les méchants. »
Tout homme, quel qu’il soit, peut demander le pain quotidien, et la prière confiante ne fait pas appel en vain à la bienveillance du Père. Son regard paternel s’arrête sur celui qui le supplie, comme sur Agar à qui il montra le puits où elle puisa pour désaltérer Ismaël (Genèse 21.19). Dieu ne manque jamais de moyens pour venir en aide à ceux qui l’implorent. Il a fait nourrir par les corbeaux le prophète Elie (1 Rois 17.4) ; il a fait dire à la veuve : « La farine qui est dans le pot ne manquera point et l’huile qui est dans la cruche ne diminuera point. » (1 Rois 17.14). Avec quelques pains il a nourri des milliers, pour qu’ils ne meurent pas de faim dans le désert. Il a fait tomber du ciel la manne pour donner le pain quotidien aux bons et aux méchants. Il sait faire des miracles quand il le juge nécessaire, il sait en tous cas tout conduire de manière à ce que sa main paternelle soit bien reconnaissable. Qui n’en a vu des exemples ?
Nous avons déjà dit que le Sauveur nous enseigne à ne demander notre pain que pour aujourd’hui, parce que nous ne savons pas si nous vivrons demain ni plus tard. Sa pensée est plus profonde que la nôtre. Nous avons l’air de croire que nous vivrons ici-bas une éternité, et ce sont souvent les vieillards qui craignent le plus de manquer du nécessaire avant de mourir. Pauvres insensés que nous sommes, de nous mettre en souci du pain de demain, alors que notre vie est si précaire. Pense chaque jour, en demandant ton pain, à ta mort, et n’envisage pas le lendemain ni l’avenir plus lointain avec inquiétude. Aujourd’hui tu peux encore compter vivre et tu peux dire au Père céleste . « Puisque je vis, donne-moi ce dont j’ai besoin pour vivre. » Il y a des gens qui se désespèrent parce qu’ils ont peur de n’avoir plus de quoi vivre demain ou après-demain, ou dans quelques semaines. Plus d’un qui tient à la main le pain d’aujourd’hui, se laisse entraîner à s’ôter la vie, de peur de ne plus vivre demain. La veuve de Sarepta, païenne pourtant, n’a pas agi ainsi. Elle a voulu préparer et manger ce qui lui restait, et ensuite seulement attendre la mort par la faim.
Il est arrivé qu’on a trouvé de fortes sommes d’argent chez les désespérés qui s’étaient tués par excès de souci. Ils ne connaissaient pas sans doute la quatrième demande, ou ils n’ont jamais su prier. A la considérer de près, cette demande renferme une prière pour la vie. De même que nous devons persévérer dans la confiance d’obtenir notre pain quotidien, nous devons prier pour que la vie nous soit conservée. Si nous venons à manquer de pain, c’est-à-dire en général de nourriture, notre vie est en danger, et il nous faut tous les jours, en demandant le pain, la demander aussi, même si elle est pénible. Elle doit nous être précieuse.
Le malade qui ne peut pas manger, peut cependant demander son pain, c’est-à-dire des remèdes qui raniment sa vie. Nous ne devons pas souhaiter de mourir vite pour échapper à toutes les tribulations. Il est vrai que plus d’un peut être las de la vie, en se voyant exposé à manquer de pain, mais il ne doit pas l’être, puisque c’est Dieu qui la lui donne chaque jour. Dieu d’ailleurs ne laisse pas dans l’extrême besoin ceux qui ont confiance en lui. « J’ai été jeune et j’ai vieilli, dit David (Psaume 37.25), et je n’ai point vu le juste abandonné ni sa postérité mendiant son pain. » Il peut arriver que le Seigneur nous tienne court, pour mettre notre foi à l’épreuve, mais l’épreuve ne dure pas toujours. Avec Dieu, il est bien facile de conserver sa vie, sans aucun souci. Car finalement, quand nous ne pouvons plus avoir soin de nous-mêmes, le Seigneur a d’autant plus soin de nous, pourvu que nous sachions le prier.
Il a, si j’ose dire ainsi, l’ouïe très fine pour tous les affamés, les altérés, les misérables quels qu’ils soient, surtout quand leur détresse est à son comble. Que ne sommes-nous à tous égards les véritables enfants du Père qui est dans les cieux !
(à suivre)
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