samedi 11 juin 2016

(7) LE SERMON SUR LA MONTAGNE, SEPTIÈME DISCOURS WESLY Matthieu 6:16-18

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 Sermon 27 :  (1748)       LE SERMON SUR LA MONTAGNE, SEPTIÈME DISCOURS 

Matthieu 6,16-18 

16  Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites, qui se rendent  le visage tout défait, pour montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense. 

17  Mais quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage,
18  afin de ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est là dans le lieu secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.
                    Dès le commencement du monde, Satan s'est efforcé de séparer ce que Dieu a joint, de détacher la religion intérieure de celle du dehors, de les mettre en contradiction l'une avec l'autre ; et, en cela, ses tentatives n'ont point été vaines auprès de ceux « qui ignorent ces ruses ». 
 
                     Beaucoup d'âmes, « ayant du zèle pour Dieu, mais sans connaissance », se sont de tout temps attachées strictement à la « justice de la foi », aux pratiques extérieures, tout en négligeant de rechercher la justice intérieure, la justice qui vient de Dieu par la foi  » ; et beaucoup d'autres se sont jetées dans l'extrême opposé, méprisant toute obéissance extérieure, peut-être même « médisant de la loi et jugeant la loi », en tant qu'elle commande ; cette obéissance.
                    C'est proprement par cette ruse de Satan que la foi et les œuvres ont été si souvent présentées comme ennemies et que tant d'hommes pieux sont tombés, pour un temps, dans des pièges opposés. Les uns ont exalté la foi, jusqu'à refuser entièrement aux bonnes œuvres, non seulement d'être la cause de notre justification (nous savons « que l'homme est justifié gratuitement par la rédemption de Jésus »), mais même d'en être nécessairement le fruit, et jusqu'à les exclure de la religion de Jésus-Christ. Les autres, pour éviter cette erreur dangereuse, se sont égarés d'autant dans la voie contraire, soutenant que les bonnes œuvres sont la cause ou tout au moins la condition préalable de la justification et parlant de ces œuvres comme si elles constituaient tout le christianisme.

                  La même contradiction s'est introduite entre le but que poursuit la religion et les moyens qu'elle emploie. Des gens bien intentionnés ont paru faire consister toute la religion à se joindre aux prières de l’Église, à prendre la Cène, à entendre des sermons, à lire des livres de piété, tandis qu'ils négligeaient le but de ces choses, qui est l'amour de Dieu et du prochain ; et d'autres ont trouvé dans cet abus même un prétexte pour négliger, pour mépriser peut-être les ordonnances de Dieu, qu'on faisait si malheureusement servir contre le but qu'elles étaient destinées à atteindre.

                    Mais de tous les moyens de grâce, le jeûne est peut-être celui pour lequel les hommes se sont jetés dans les extrêmes les plus opposés. Combien les uns l'ont exalté par delà les bornes de l’Écriture et de la raison, et combien les autres l'ont ravalé, comme pour se venger de l'exagération de l'estime par l'exagération du mépris ! Ceux-là en ont parlé comme s'il était tout, comme étant, sinon le but, au moins un moyen suffisant par lui-même pour y conduire ; ceux-ci l'ont présenté comme s'il n'était rien, comme un vain travail, sans rapport avec le but. La vérité est entre les deux. De ce que le jeûne n'est pas tout, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit rien. Si ce n'est pas le but, c'est un moyen précieux, un moyen institué par Dieu lui-même et par lequel, si nous l'employons comme il faut, Dieu ne manquera pas de nous bénir.

                    Pour mettre ceci en évidence, j'essaierai de montrer : 
1° la nature du jeûne, ses diverses sortes et ses degrés ; 
2° quels en sont les fondements, les motifs, le but ; 
3° comment il se justifie contre les objections les plus plausibles ; et..
4° quelle est la manière de le pratiquer.

I

                    Voyons d'abord sa nature, ses diverses sortes et ses degrés. Quant au premier point, tous les auteurs inspirés, soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament, entendent par jeûner ne point manger, s'abstenir de nourriture. La chose est si claire qu'il serait superflu de citer les paroles de David, de Néhémie, d'Esaïe et des autres prophètes, de notre Seigneur et des apôtres ; jeûner fut pour eux tous s'abstenir de manger pendant un certain temps.

                 A la privation de nourriture les anciens joignaient certaines pratiques accessoires, telles que de négliger ses vêtements, de dépouiller ses ornements ordinaires, de prendre le deuil, de se jeter des cendres sur la tête, de porter sur la chair un sac ou cilice. Mais il est peu question de tout cela dans le Nouveau Testament. Il ne paraît pas non plus que les chrétiens des premiers siècles se soient attachés à ces choses indifférentes, quoique certains pénitents aient pu y avoir recours pour mieux marquer au dehors leurs humiliations. Rien moins encore trouvons-nous que les apôtres ou les chrétiens de leur temps aient flagellé ou déchiré leur propre chair. Une telle discipline pouvait convenir aux prêtres ou aux adorateurs de Baal. Les dieux des païens n'étaient que des démons, et à de tels dieux il était sans doute agréable que leurs prêtres « criassent à haute voix et se fissent des incisions, selon leur coutume, jusqu'à ce que le sang coulât sur eux  » ; mais il en est autrement des adorateurs de Celui qui « n'est point venu peur détruire les hommes, mais pour les sauver ».

                   Quant au degré ou à la mesure du jeûne, il y a des exemples de personnes qui ont jeûné plusieurs jours de suite. Moïse, Élie et notre Seigneur, revêtus pour cela de la vertu d'en Haut, ont jeûné sans interruption « quarante jours et quarante nuits ». Mais la durée la plus ordinaire du jeûne, d'après les Écritures, était d'un jour, depuis le matin jusqu'au soir. C'était aussi le jeûne le plus commun chez les premiers chrétiens. En outre ils avaient, toute l'année, le quatrième et le sixième jour de la semaine (mercredi et vendredi), pour le demi-jeûne (comme l'appelle Tertullien), où ils ne prenaient rien jusqu'à trois heures après midi, heure à laquelle ils revenaient du service public.

                    Cette dernière sorte se rapproche de ce qu'on appelle dans notre Église abstinence, ou jeûne partiel, à l'usage des personnes faibles ou malades, et qui consiste à prendre moins de nourriture qu'à l'ordinaire.

                    Je ne trouve aucun exemple de cet usage dans l’Écriture ; mais je ne puis non plus le condamner, car l’Écriture ne le condamne point. Il peut être utile et recevoir une bénédiction de Dieu.

                    Le moindre degré du jeûne, si l'on peut l'appeler jeûne, consiste à se priver des mets agréables. Nous en avons plusieurs exemples dans l'Écriture, outre celui de Daniel et de ses compagnons, qui, pour un motif particulier, savoir : « pour ne point se souiller par la portion de la viande du roi, ni du vin que le roi buvait », demandèrent et obtinrent du chef des eunuques, « des légumes à manger et de l'eau à boire (Daniel 1 : 8) », d'où est venu peut-être, par une imitation mal entendue, l'usage très ancien de s'abstenir de viande et de vin pendant les temps mis à part pour le jeûne et l'abstinence, à moins que ces choses, étant regardées comme particulièrement agréables, on ne jugeât convenable de s'en abstenir dans ces temps où l'on s'approche solennellement de Dieu.

                    Dans l'Église juive, il y avait des jeûnes réguliers. Tel était le jeûne du septième mois, que Dieu lui-même, sous les peines les plus sévères, avait imposé à tout Israël. L’Éternel parla à Moïse en disant : « Au dixième jour de ce septième mois, jour des propitiations, vous affligerez vos âmes (vous jeûnerez), pour faire propitiation pour vous devant l'Éternel votre Dieu. Car toute personne qui n'aura pas jeûné en ce même jour-là sera retranchée d'entre ses peuples (Lévitique 23 : 26) ». A ce jeûne légal on en ajouta dans la suite plusieurs autres. Ainsi le prophète Zacharie fait mention, non seulement du jeûne du septième mois, mais encore de ceux du quatrième, du cinquième et du dixième (Zacharie 8 : 19).

                    Dans l'Église chrétienne des premiers siècles, il y eut pareillement des temps fixés pour le jeûne, soit annuel, soit hebdomadaire. A la première sorte appartenait le jeûne avant Pâques, observé par les uns pendant quarante-huit heures, par d'autres pendant une semaine, et par plusieurs pendant deux semaines (on ne prenait chaque jour aucune nourriture jusqu'au soir). A la  seconde appartenait le jeûne du quatrième et du sixième jour de la semaine, observé, selon le témoignage positif d’Épiphane, dans tout le monde habitable, partout où des chrétiens faisaient leur séjour. L'Église anglicane conserve encore pareillement des jeûnes annuels et hebdomadaires.

                    Mais, outre les jeûnes d'institution fixe, toute nation craignant Dieu en a toujours eu d'occasionnels, publiés de temps en temps selon les circonstances particulières où l'on se trouvait. Ainsi « quand les Moabites et les Ammonites vinrent pour faire la guerre à Josaphat, Josaphat craignit et se disposa à rechercher l'Éternel, et il publia un jeûne par tout Juda (2 Chroniques 20 : 1,3) ». Ainsi « la cinquième année de Jéhojakim, fils de Josias, au neuvième mois, les princes de Juda, dans la crainte qu'ils avaient du roi de Babylone, publièrent un jeûne devant l'Éternel, à tout le peuple de Jérusalem (Jérémie 36 : 9) ».

                     Et, de la même manière, ceux qui prennent garde à leurs voies et qui veulent marcher humblement et entièrement avec Dieu, trouveront fréquemment occasion d'affliger ainsi leurs âmes en particulier devant leur Père qui est dans le secret. C'est à cette sorte de jeûne que s'appliquent surtout, et en premier lieu, les directions qui nous sont ici données.

II

                    Je vais montrer maintenant, en second lieu, les fondements, les motifs et le but du jeûne. — Et d'abord, sous l'empire de fortes émotions ou absorbés par des passions violentes, telles que le chagrin ou la crainte, les hommes oublient souvent le besoin de manger. Dans de tels moments ils n'ont aucun souci même de ce qui est nécessaire pour soutenir la nature, à plus forte raison d'aliments délicats ou variés, dominés qu'ils sont par de tout autres pensées. Ainsi lorsque Saül s'écriait : « Je suis dans une fort grande extrémité, car les Philistins me font la guerre et Dieu s'est retiré de moi », le texte sacré rapporte qu'il « n'avait rien mangé de tout ce jour-là, ni de toute la nuit (1Samuel 28 : 15-20)  ». Ainsi les compagnons de saint Paul, dans le navire, lorsque « la tempête étaient si violente qu'ils avaient perdu toute espérance de se sauver », continuaient à « ne rien manger », quoiqu'ils n'eussent « rien pris » (qu'ils n'eussent fait aucun repas régulier) « depuis quatorze jours (Actes 27 : 33)  ». Ainsi David et tous les hommes qui étaient avec lui, quand ils apprirent que « le peuple avait fui dans le combat et que plusieurs du peuple avaient été défaits et étaient morts, et que Saül aussi et Jonathan, son fils, étaient morts, menèrent deuil et pleurèrent et jeûnèrent jusqu'au soir à cause de Saül et de Jonathan, son fils, et du peuple de l’Éternel (2 Samuel 1 : 12)  ».

                    Souvent même ceux dont l'âme est ainsi profondément absorbée ne peuvent souffrir aucune interruption et ont en horreur toute espèce de nourriture, parce qu'elle détourne leurs pensées de ce qui réclame sans partage leur attention, comme Saül qui, « étendu sans force sur la terre », disait encore : « Je ne mangerai point », et ne se rendit qu'avec peine aux instances de ses serviteurs et de la pythonisse.

                   Tel est donc le fondement naturel du jeûne. Une âme profondément affligée, accablée par le sentiment de ses péchés et effrayée des jugements de Dieu, n'a pas besoin de règle, ni de savoir si le jeûne est ou non d'institution divine pour oublier de manger, pour s'abstenir, soit des mets délicats et agréables, soit même des plus nécessaires ; comme Paul qui, conduit à Damas et privé de la vue, fut «trois jours sans manger ni boire (Actes 9 : 9)».

                    Que dis-je ? Dans le fort de la tempête morale, lorsque les frayeurs accablent celui qui a vécu « sans Dieu dans le monde », son âme « a en horreur toute sorte de nourriture  » ; l'idée même lui en est à charge, il ne peut souffrir rien de ce qui pourrait l'empêcher de crier continuellement : « Seigneur, sauve-moi ou je péris ». avec, quelle forme cet état est dépeint par l’Église anglicane dans la première partie de l'homélie du jeûne ! « Quand l'homme sent le pesant fardeau du péché, entrevoit la damnation pour sa récompense, et contemple dans son âme ; les horreurs de l'enfer, il tremble, il frémit, il est rempli de tristesse, il ne peut s'empêcher de s'accuser lui-même, d'avouer au Tout-Puissant ce qui l'oppresse, d'implorer son pardon. S'il le fait sérieusement, son esprit est si absorbé, soit par la tristesse et la crainte, soit par le désir d'être délivré de ce danger de l'enfer et de la damnation, que tout désir de manger ou de boire est réprimé et remplacé par le dégoût des plaisirs et des choses du monde. Il ne peut que pleurer, se lamenter, gémir et montrer par ses paroles et par sa contenance combien la vie lui est à charge ».

                    Voici un autre motif pour le jeûne : plusieurs de ceux qui maintenant craignent Dieu, sentent vivement combien ils ont souvent péché par l'abus de ces choses légitimes, par l'excès dans le manger et dans le boire. Ils savent combien longtemps ils ont transgressé la sainte loi de Dieu par rapport à la sobriété et à la tempérance, combien en obéissant trop à leurs appétits sensuels, ils ont nui à leur santé peut-être, mais certainement à leur âme. Car c'est ainsi qu'ils ont nourri et développé continuellement cette vivacité folâtre, cette pétulance d'âme, cette légèreté de caractère, cette gaie indifférence pour les choses les plus importantes, cette étourderie et cette insouciance d'esprit qui ne sont rien moins qu'une ivresse morale et qui, aussi bien que l'excès du vin ou des liqueurs fortes, émoussent et détruisent les plus nobles facultés. Pour prévenir désormais l'effet, ils éloignent la cause. Ils se tiennent en garde contre tout excès. Ils s'abstiennent, autant que possible, des choses qui faillirent les plonger dans l'éternelle perdition. Souvent ils jeûnent entièrement ; toujours ils s'efforcent d'être sobres et tempérants en toutes choses.

                    Ils n'ont pas oublié non plus combien une nourriture abondante sert à accroître les désirs insensés et profanes, et même les affections viles et impures. C'est ce que l'expérience met hors de doute. La sensualité, même réglée et modérée, rend l'âme toujours plus sensuelle et la fait descendre au niveau des bêtes qui périssent. On ne saurait dire combien une alimentation délicate et variée influe sur le corps et sur l'âme, et nous dispose à nous livrer à tous les plaisirs des sens, dès que nous en trouvons seulement l'occasion. Ce sera donc, pour tout homme sage un nouveau motif de mettre un frein à son âme et de la tenir soumise, de la sevrer de plus en plus, quant à ces appétits inférieurs qui tendent à l'enchaîner à la terre et à la souiller en l'abrutissant. Retrancher l'aliment des convoitises et de la sensualité, retirer l'aiguillon des désirs insensés et pernicieux, des affections vaines et impures, c'est pour le jeûne un motif qui toujours subsiste.

                    Peut-être faut-il ne pas omettre entièrement (quoique je ne sache pas qu'il soit de grande importance), un motif sur lequel quelques hommes pieux ont beaucoup insisté, savoir de se punir soi-même de l'abus des dons de Dieu, par une privation temporaire, d'exercer sur soi-même comme une sainte vengeance pour la folie et l'ingratitude par laquelle nous tournâmes à notre perte ce que Dieu nous avait donné pour notre bien. C'est ce que David avait en vue, pensent-ils, lorsqu'il disait : « J'ai pleuré et j'ai affligé mon âme par le jeûne », et saint Paul aussi, quand il parle de la « vengeance ou punition » que la tristesse, selon Dieu, avait provoquée chez les Corinthiens.

                    Mais un cinquième motif bien plus grave, c'est que le jeûne aide la prière, surtout quand nous mettons à part un temps considérable peur prier en secret. C'est alors spécialement que Dieu se plaît à élever les âmes de ses serviteurs au-dessus des choses terrestres, quelquefois même à les ravir, pour ainsi dire, jusqu'au troisième ciel. Et c'est principalement comme soutien de la prière que le jeûne s'est souvent montré si efficace, entre les mains de Dieu, pour affermir et accroître, non pas telle vertu particulière seulement (comme plusieurs l'ont imaginé sans fondement de la chasteté), mais aussi le sérieux, la gravité, la délicatesse de conscience, le détachement du monde, et par suite l'amour de Dieu et toute sainte et céleste affection.

                   Non qu'il y ait un lien naturel et nécessaire entre le jeûne et les bénédictions qu'il sert à obtenir de Dieu. Mais Dieu fait miséricorde comme il veut faire miséricorde, il donne ce qu'il juge bon par les moyens qu'il lui plaît d'employer ; et, dans tous les siècles, il a choisi le jeûne comme un moyen de détourner sa colère et d'obtenir les bénédictions particulières dont nous sentons souvent le besoin.

                     Quant à l'efficace de ce moyen pour détourner la colère de Dieu, nous la voyons par l'exemple si remarquable d'Achab. « En effet, il n'y avait point eu de roi comme Achab qui se fût vendu  » ; livré comme un esclave acheté à prix d'argent « pour faire ce qui est mauvais devant l’Éternel ». Toutefois, lorsqu'il eut « déchiré ses vêtements, mis un sac sur sa chair et jeûné, et qu'il se fut traîné en marchant », la parole de l’Éternel fut adressée en ces termes à Élie Tisbite : « N'as-tu pas vu qu'Achab s'est humilié devant moi ? Parce qu'il s'est humilié devant moi, je ne ferai pas venir ce mal en son temps (1 Roi 21 : 25-29) »

                    Ce fut aussi pour détourner la colère de Dieu que Daniel « tourna son visage vers le Seigneur Dieu, cherchant à faire requête et supplication, avec jeûne, ou prenant le sac et la cendre ». C'est ce qui ressort de tout le contenu de sa prière, et particulièrement de cette solennelle conclusion : « Seigneur, je te prie, que selon toutes tes justices » (tes miséricordes), « ta colère et ton indignation soient détournées de ta ville de Jérusalem, la montagne de ta sainteté. — Écoute la requête de ton serviteur, fais reluire ta face sur ton sanctuaire désolé, -Seigneur exauce, Seigneur pardonne, Seigneur sois attentif et opère, à cause de toi-même (Daniel 9 : 3-19) ! »

                    Mais ce n'est pas seulement du peuple de Dieu, c'est même des païens que nous apprenons à le chercher avec et prière quand il est irrité. Quand Jonas eut crié : « Encore quarante jours et Ninive sera renversée », « les hommes de Ninive crurent à Dieu, et ils publièrent un jeûne et se vêtirent de sacs, depuis le plus grand d'entre eux jusqu'au plus petit. Car le roi de Ninive se leva de son trône, ôta de dessus lui son vêtement magnifique et se couvrit d'un sac et s'assit sur la cendre ; et il fit crier et publier dans Ninive qu'aucun homme ni bête ne goûte d'aucune chose qu'ils ne se repaissent point et ne boivent point d'eau » (non que les bêtes eussent péché ou pussent se repentir, mais pour instruire les hommes en leur rappelant qu'à cause de leurs péchés la colère de Dieu menaçait toutes les créatures) ; « qui sait si Dieu ne se repentira point et s'il ne reviendra pas de l'ardeur de sa colère, en sorte que nous ne périssions point ? » Et ce ne fut pas peine perdue. « Dieu vit ce qu'ils avaient fait et comment ils s'étaient détournés de leur mauvaise voie, et Dieu se repentit du mal qu'il avait dit qu'il leur ferait, et ne le fit point (Jonas 3 : 4-10)  ».

                    Non seulement le jeûne est un moyen pour détourner la colère de Dieu, mais il sert encore à nous faire obtenir toute bénédiction dont nous avons besoin. Ainsi, quand les tribus eurent été plusieurs fois battues par les Benjamites, « tous les enfants d'Israël montèrent à la maison de Dieu, et pleurèrent devant l’Éternel et jeûnèrent ce jour-là jusqu'au soir », — « et l’Éternel dit : montez, car demain je les livrerai entre vos mains (Juges 20 : 26,17)  ». Ainsi Samuel ayant assemblé tout Israël, pendant qu'ils étaient tributaires des Philistins, « ils jeûnèrent ce jour-là » devant l’Éternel, et « les Philistins s'étant approchés pour combattre contre Israël, L’Éternel, eu  ce jour-là, tonna avec un bruit épouvantable sur les Philistins et il les mit en déroute, et ils furent battus devant Israël (1Samuel 7 : 6,10)  ». Ainsi, nous lisons dans Esdras : « Je publiai un jeûne auprès du fleuve d'Ahava, pour nous humilier devant notre Dieu, en le priant de nous donner un heureux voyage pour nous et pour nos petits enfants, — et il fut fléchi par nos prières (Esdras 8 : 21,23)  ». Ainsi, dans Néhémie : « Je jeûnai et je fis ma prière devant le Dieu des cieux et je dis : fais, je te prie, aujourd'hui prospérer ton serviteur, et fais qu'il trouve grâce devant cet homme », et Dieu lui fit trouver grâce devant le Roi (Néhémie 1 : 4-11).

                    De même les apôtres joignaient toujours le jeûne à la prière pour appeler la bénédiction de Dieu sur quelque entreprise importante. Ainsi, nous lisons dans les Actes (Actes 13 : 1-3) : « Il y avait dans l'église d'Antioche quelques prophètes et docteurs, — et comme ils vaquaient au service du Seigneur et qu'ils jeûnaient » — sans doute pour cet objet même, le Saint-Esprit leur dit : « séparez-moi Barnabas et Saül pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés  » ; — « et après avoir de nouveau jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les firent partir ». Ainsi Barnabas et Saul eux-mêmes, quand ils revinrent à Lystre, à Icône et à Antioche, « fortifiant l'esprit des disciples », établirent, « après avoir prié et jeûné », des Anciens dans chaque Église, et les recommandèrent au Seigneur (Actes 14 : 23).

                    Comment douter, au reste, qu'il n'y ait des bénédictions attachées au jeûne qui ne pourraient être obtenues par d'autres moyens, après la déclaration suivante du Seigneur ; ses disciples lui ayant demandé « Pourquoi n'avons-nous pu chasser ce démon ? » Jésus leur répondit ; « C'est à cause de votre incrédulité ; car je vous dis en vérité que si vous aviez de la foi, aussi gros qu'un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : transporte-toi d'ici là, et elle s'y transporterait, et rien ne vous serait. impossible. Mais cette sorte de démons ne sort que par la prière et par le jeûne (Matthieu 17 : 19-21) ; » - tels étant les moyens établis pour obtenir la foi par laquelle « les démons même vous seront assujettis ».

                    Je dis les moyens établis, car ce n'est pas seulement par la lumière de la raison ou de la conscience naturelle, comme on l'appelle, que le peuple de Dieu fut conduit, de tout temps, à employer dans ce but le jeûne, mais par le fréquent enseignement de Dieu même, et par la révélation claire et manifeste de sa volonté. Tel est, entre autres, ce passage remarquable du prophète Joël : « Maintenant donc, dit l'Éternel, convertissez-vous à moi de tout votre cœur, avec jeûne, avec larmes et avec lamentation ; —- qui sait si l'Éternel votre Dieu ne viendra point à se repentir et s'il ne laissera point après lui la bénédiction ? — Sonnez de la trompette en Sion, sanctifiez le jeûne, publiez l'assemblée solennelle ; — alors l'Éternel sera jaloux pour sa terre, il aura pitié de son peuple », — et il lui dira : « Voici, je vous enverrai du froment, du vin et de l'huile,-et je ne vous exposerai plus à l'opprobre parmi les nations (Joël 2 :12,19) 

                   Et ce ne sont pas seulement des bénédictions temporelles que Dieu veut accorder à son peuple par l'emploi de ces moyens. Car, après avoir promis à ceux qui le chercheraient avec jeûne, avec larmes et lamentations « de leur rendre les fruits des années ravagées par les sauterelles, le grillon, le vermisseau et le hanneton, il ajoute : « vous aurez ainsi de quoi être rassasiés et vous louerez le nom de l'Éternel vôtre Dieu, et vous saurez que je suis au milieu d'Israël et que je suis l'Éternel votre Dieu  » ; — et aussitôt après nous lisons la grande promesse évangélique. « Il arrivera après ces choses que je répandrai mon Esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes et vos jeunes gens auront des visions ; et même en ces jours-là je répandrai mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes ». 

                    Toutes les raisons qui pouvaient exciter les Anciens au zèle et à la persévérance dans ce devoir, ont encore pour nous la même force. Mais nous avons un motif supérieur et tout particulier d'être « en jeûnes souvent », comme dit saint Paul, c'est le commandement de Celui dont nous portons le glorieux nom. Il est vrai qu'il n'ordonne ici expressément ni le jeûne, ni l'aumône, ni la prière ; mais ses directions sur la manière de jeûner, de prier, de faire l'aumône, impliquent une telle injonction. Car dire : faites telle chose ainsi, c'est évidemment commander de la faire, puisqu'il est impossible de la faire ainsi si on ne la fait point du tout. Nous dire : faites l'aumône, priez, jeûnez de telle manière, c'est donc nous ordonner clairement de remplir ces devoirs, — et de les remplir de la manière qui ne saurait perdre sa récompense.

                    Enfin il y a encore un motif et un encouragement de plus dans cette récompense que le Seigneur daigne, par grâce, nous promettre : « Ton père, qui te voit dans le secret, te récompensera publiquement ». Tels sont les motifs simples et clairs sur lesquels s'appuie le jeûne ; tels sont les encouragements que nous avons pour y persévérer, nonobstant la masse d'objections que n'ont cessé d'élever des hommes qui se sont crus plus sages que leur Seigneur.

III

                    Examinons maintenant les plus plausibles d'entre ces objections. Et d'abord, on a souvent dit : « Que le chrétien jeûne du péché, c'est là ce que Dieu lui demande ». Sans doute, mais il demande aussi le reste. Faites donc cela, mais que le reste ne soit point négligé.

                      Donnez à votre argument son expression rigoureuse, et vous pourrez en apprécier la force. Si le chrétien doit s'abstenir du péché, il ne doit pas s'abstenir d'aliments ! – Mais le chrétien doit s'abstenir du péché, 

— Donc il ne doit pas s'abstenir d'aliments.

                    Le chrétien doit s'abstenir du péché, c'est incontestable ; mais s'ensuit-il qu'il ne doive pas s'abstenir d'aliments ? Souffrez donc qu'il fasse l'un et l'autre, que par la grâce de Dieu il s'abstienne toujours du péché, et que souvent il s'abstienne de nourriture pour les raisons et pour le but auxquels le jeûne répond d'après le clair témoignage de l’Écriture et de l'expérience.

                   Mais, objecte-t-on encore, s'abstenir d'orgueil, de vanité, de désirs insensés et pernicieux, d'humeur, de colère, de mécontentement, n'est-ce pas mieux que de s'abstenir de nourriture ? D'accord. Mais ici encore nous avons besoin de vous rappeler ces paroles du Seigneur : « Il fallait faire ces choses et ne pas négliger les autres ». Au fait, celles-ci n'ont d'importance qu'à cause de celles-là ; elles ne sont plus qu'un moyen. Nous jeûnons afin que par la grâce que Dieu fait découler de ce moyen extérieur comme des autres canaux spirituels qu'il a établis, nous soyons rendus capables de nous abstenir de toute passion ou disposition qui lui déplaît. C'est une abstinence qui, par la vertu d'en Haut, doit nous en rendre d'autres plus faciles. En sorte que votre argument prouve juste le contraire de ce que vous voulez établir. Il prouve que nous devons jeûner. Car s'il nous faut nous abstenir des passions et des mauvais désirs, il faut donc aussi nous abstenir quant aux aliments, puisque ces exercices de renoncement dans les petites choses sont la voie que Dieu a choisie pour nous accorder de grandes délivrances.

                     « Mais en fait, dites-vous, nous ne trouvons pas qu'il en soit ainsi. Nous avons jeûné beaucoup et souvent, mais qu'avons-nous gagné ? Le jeûne ne nous a pas rendus meilleurs. Bien plus, il a arrêté plutôt que favorisé nos progrès. Au lieu de prévenir la colère, par exemple, ou la mauvaise humeur, il n'a servi qu'à l'accroître, à tel point que nous ne pouvions supporter ni les autres, ni nous-mêmes ». Il se peut bien qu'il en soit ainsi. Il vous est possible de jeûner et de prier de manière à devenir plus méchants, plus malheureux, plus charnels qu'auparavant. La faute n'en est pas au moyen lui-même, mais à votre manière de l'employer. Revenez-y, mais revenez-y d'une autre manière. Faites ce que Dieu veut comme il le veut, et la promesse ne manquera pas de s'accomplir, sa bénédiction ne sera plus retenue ; quand tu jeûneras « dans le secret, celui qui te voit dans le secret te récompensera publiquement ».

                    « Eh ! n'est-ce pas pure superstition que de croire que Dieu regarde à si peu de chose ? » Si vous parlez ainsi « vous condamnez toutes les générations de ses enfants ». Direz-vous que c'étaient tous des esprits faibles et superstitieux ? Aurez-vous la hardiesse de le dire de Moïse et de Josué, de Samuel et de David, de Josaphat, d'Esdras, de Néhémie et de tous les prophètes ? Que dis-je ? De Celui qui est plus grand qu'eux tous, du Fils même de Dieu ? Car il est certain que notre Seigneur a cru, aussi bien qu'eux, que le jeûne n'est pas peu de chose, et que le Dieu souverainement élevé y regarde. Il est certain que tous ses apôtres, après avoir été remplis du Saint-Esprit et de sagesse, étaient du même sentiment. Ayant reçu « l'onction du Saint qui leur enseignait toutes choses », « ils se rendaient encore recommandables, comme ministres de Dieu, par les jeûnes » aussi bien que « par les armes de justice que l'on tient de la droite et de la gauche ». Quand l'époux leur eut été ôté, ils « jeûnèrent en ces jours-là », et ils n'entreprenaient rien d'important pour la gloire de Dieu (comme nous l'avons vu pour l'envoi des missionnaires) sans la préparation solennelle du jeûne aussi bien que de la prière.

                    « S'il est vrai, disent enfin quelques-uns, que le jeûne ait tant d'importance et soit accompagné de tant de bénédictions, ne vaut-il pas mieux jeûner sans cesse, garder un jeûne habituel, user en tout temps d'autant d'abstinence que nos forces le permettent ? » Certes nous ne découragerons personne d'en agir ainsi. Oui certes, usez en tout temps d'aussi peu d'aliments et d'aliments aussi simples que possible, et exercez en cela autant de renoncement que vos forces physiques le permettent. Vous pourrez obtenir ainsi, par la bénédiction de Dieu, plusieurs des avantages ci-dessus mentionnés. Ce pourra être un grand secours, non seulement pour la chasteté, mais encore pour toute disposition céleste, pour sevrer vos affections des choses d'ici-bas et les attacher à celles d'en haut. Mais ce n'est point là jeûner selon le sens scripturaire : nulle part ce n'est appelé jeûne dans la Bible. Cela peut répondre en quelque mesure à tels et tels buts du jeûne, mais ce n'est pas moins autre chose. Suivez cette voie, vous le pouvez ; mais non pas de manière à vous dispenser d'une chose ordonnée de Dieu, d'un moyen qu'il a institué pour détourner sa colère et pour obtenir les bénédictions promises à ses enfants.

                    Que votre abstinence continuelle, qui ne sera ainsi autre chose que la tempérance chrétienne, n'empêche en rien l'observation solennelle du jeûne et de la prière dans des moments convenables. Car, par exemple, cette tempérance ne vous empêcherait pas de jeûner en secret si vous étiez soudainement accablé d'une immense tristesse, de remords, de craintes horribles et d'épouvante. Un tel état d'âme vous contraindrait presque à jeûner, vous auriez en horreur toute nourriture et pourriez à peine vous résoudre à prendre ce qui est nécessaire pour le corps, jusqu'à ce que Dieu vous eût tiré « de ce puits menant un grand bruit, qu'il eût mis vos pieds sur le roc et affermi vos pas ». De même si vous étiez dans l'agonie du désir, luttant ardemment avec Dieu pour sa bénédiction, vous n'attendriez pas alors qu'on vous dît de ne point manger jusqu'à ce que vous eussiez obtenu la requête de vos lèvres.

                    Et si vous eussiez été à Ninive quand on publia par la ville qu'aucun homme, ni bête, ne goûtât d'aucune chose et ne bût point d'eau, « mais qu'ils criassent à Dieu de toute leur force », auriez-vous trouvé dans votre jeûne continuel quelque excuse pour ne point prendre part à cette humiliation générale ? Évidemment non. La défense de rien manger ce jour-là vous eût concerné autant qu'aucun autre.

                    Cette excuse n'eût pu dispenser non plus les enfants d'Israël de jeûner au dixième ; jour du septième mois, au grand jour annuel des propitiations, car le décret solennel n'admettait aucune exception. « Toute personne », était-il dit, « qui n'aura pas jeûné en ce jour-là, sera retranchée d'entre ses peuples ».

                    Enfin, si vous eussiez été avec les frères à Antioche lorsqu'ils jeûnèrent, et prièrent pour envoyer Barnabas et Paul, pouvez-vous croire que votre jeûne habituel eût été un motif suffisant de ne pas vous joindre à eux ? Si vous aviez refuse de le faire, il n'est pas douteux que vous n'eussiez été bientôt retranché de la communion chrétienne. Vous en eussiez été justement rejeté, comme apportant le trouble dans l'Église de Dieu.

 IV

                    Il me reste maintenant à montrer de quelle manière il faut jeûner pour que ce soit une œuvre agréable à Dieu. Et d'abord, que le jeûne s'adresse au Seigneur, nos regards étant uniquement fixés sur lui. Qu'en cela notre intention, notre unique intention soit de glorifier notre Père qui est aux cieux, d'exprimer notre tristesse, notre honte pour nos transgressions multipliées de sa loi sainte, d'attendre une nouvelle grâce purifiante qui tourne nos cœurs vers les choses d'en haut, de rendre nos prières plus sérieuses et plus ferventes, de détourner la colère de Dieu et d'obtenir l'effet de toutes tes grandes et précieuses promesses qu'il nous a faites en Jésus-Christ.

                    Gardons-nous de nous moquer de Dieu et de lui rendre abominables notre jeûne et nos prières, par quelque mélange de vues temporelles, ainsi, en particulier, par la recherche de la gloire humaine. C'est contre cet écueil que le Seigneur nous met surtout en garde dans ces paroles du texte : « Et quand vous jeûnez, ne soyez pas comme les hypocrites », trop nombreux parmi ceux qu'on appelait le peuple de Dieu, « qui prennent un visage triste », d'une tristesse sombre et affectée, donnant à leurs regards une expression particulière, « car ils se rendent le visage tout défait », non seulement par des grimaces, mais encore en se couvrant de poussière et de cendres, « afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent  » ; c'est leur but principal, sinon unique. — « Je vous dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense », — savoir l'admiration et les louanges des hommes. « Mais toi, quand tu jeûnes, oins ta tête et lave ton visage  » ; — prends de ta personne le soin habituel, — « afin qu'il ne paraisse pas aux hommes que tu jeûnes » (s'ils le voient pourtant sans ton intention, peu importe, tu n'en es ni meilleur, ni pire), — « mais seulement à ton Père, qui est en secret ; et ton Père, qui te voit dans te secret, te récompensera publiquement ».

                    Tout en désirant cette récompense, gardons-nous, en second lieu, de croire par nos jeûnes mériter quoi que ce soit de la part de Dieu. Nous ne saurions trop être avertis de cela, tant le désir « d'établir notre propre justice », d'être sauvés de droit plutôt que par grâce a de profondes racines dans tous nos cœurs. Le jeûne n'est qu'un chemin ordonné de Dieu où nous attendons sa libre grâce, et où il a promis de nous donner sans aucun mérite de notre part sa gratuite bénédiction.

                     N'allons pas nous imaginer non plus que l'acte extérieur à lui seul puisse nous attirer quelque bénédiction. « Est-ce là le jeûne que j'ai choisi, dit le Seigneur, que l'homme afflige son âme un jour ? Est-ce en courbant sa tête comme un jonc et en étendant le sac et la cendre ? » — Ces actes extérieurs, quelque exactitude qu'on y mette, constituent-ils réellement l'affliction de l'âme ? — « Appelleras-tu cela un jeûne et un jour agréable à l’Éternel ? » — Non, sans doute. Si ce n'est qu'un service extérieur, ce n'est que peine perdue. Le corps peut être affligé, mais, quant à l'âme, cela ne sert de rien.

                    Le corps peut même parfois être trop affligé, jusqu'à devenir impropre aux travaux de notre vocation. C'est encore un écueil dont il faut soigneusement nous garder ; car nous devons conserver notre santé comme un précieux don de Dieu. Quand donc nous jeûnerons, proportionnons toujours le jeûne à nos forces. Voudrions-nous offrir à Dieu un meurtre pour un sacrifice, ou détruire nos corps pour sauver nos âmes ?

                    Mais dans des temps solennels, quelque faible que soit notre corps, nous pourrons toujours éviter cet autre extrême pour lequel Dieu condamnait jadis ceux qui lui reprochaient de ne point accepter leurs jeûnes. « Pourquoi avons-nous jeûné ? disaient-ils, et tu n'y as point eu d'égard ». — « Voici, dans le jour de votre jeûne vous trouvez votre volonté, dit le Seigneur ». Si nous ne pouvons nous abstenir de toute nourriture, nous pouvons au moins nous abstenir de celle qui plaît, et alors nous ne chercherons pas sa face en vain.

                    Mais ayons soin d'affliger nos âmes aussi bien que nos corps. Que tout jeûne, public ou privé, soit un temps consacré à l'exercice de ces saintes affections qui appartiennent à un cœur brisé et contrit ; que ce soit un temps de pieuse affliction, de tristesse selon Dieu, telle que celle des Corinthiens, dont l'apôtre dit « Je me réjouis, non de ce que vous avez été contristés, mais de ce que votre tristesse vous a portés à la repentance ; car vous avez été contristés selon Dieu, en sorte que vous n'avez reçu aucun préjudice de  notre part. Car la tristesse qui est selon Dieu », — don précieux de son Esprit qui élève vers lui nos âmes, — « produit une repentance à salut dont on ne se repent jamais ». Oui, et que cette tristesse selon Dieu produise en nous, au dedans et au dehors, la même repentance, le même changement de cœur, nous renouvelant à l'image de Dieu en justice et en sainteté véritables, et le même changement de vie, jusqu'à ce que nous soyons saints comme il est saint dans toute notre conduite ; — qu'elle produise en nous le même empressement d'être trouvés en lui irrépréhensibles et sans tache ; — la même apologie par notre vie plutôt que par nos paroles, par l'éloignement de toute apparence de mal ; — la même indignation, pour avoir en horreur tout péché ; — la même crainte quant aux ruses de nos cœurs ; — le même désir d'être en toutes choses rendus conformes à la sainte et agréable volonté de Dieu ; — le même zèle pour tout ce qui peut servir à sa gloire et à nos progrès dans la connaissance du Seigneur Jésus-Christ ; — et la même punition ou vengeance contre Satan et ses œuvres, contre toute souillure de la chair et de l'esprit (2 Corinthiens 7 : 9-11).

                    Au jeûne joignons toujours de ferventes prières, répandons tout notre cœur devant Dieu, confessant nos péchés avec ce qui les aggrave, humiliant nos cœurs sous sa puissante main, mettant à nu devant lui tous nos besoins, notre culpabilité, notre impuissance. C'est alors le moment de donner extension à nos prières, tant pour nous que pour nos frères ; de pleurer sur les péchés de notre peuple, de crier à Dieu pour la sainte cité, pour qu'il relève les murs de Sion et fasse luire sa face sur son sanctuaire désolé. C'est ainsi qu'on vit les hommes de Dieu, dans les anciens temps, joindre le jeûne à la prière ; c'est ainsi que l'ont fait les apôtres, et notre Seigneur les joint aussi de même dans notre texte. 

                    Il ne reste plus, pour que notre jeûne soit tel que Dieu le demande, qu'à y joindre des aumônes, des œuvres de miséricorde, selon notre pouvoir, tant pour les âmes que pour les corps de nos semblables : tels sont aussi « les sacrifices auxquels Dieu prend plaisir ». C'est ainsi que l'ange disait à Corneille, jeûnât et priant dans sa maison : « Tes prières et tes aumônes sont montées en mémoire devant Dieu (Actes 10 : 4) » Et telle est aussi la déclaration expresse de Dieu lui-même dans Esaïe : « N'est-ce pas ici le jeûne que j'ai choisi, que tu dénoues les liens de la méchanceté, que tu délies les liens du joug, que tu laisses aller libres ceux qui sont foulés, et que vous brisiez tout joug ? N'est-ce pas que tu rompes ton pain à celui qui a faim, et que tu fasses venir dans ta maison les affligés qui sont errants ; que quand tu vois celui qui est nu tu le couvres et que tu ne te caches pas de ta propre chair ? Alors ta lumière éclora comme l'aube du jour et ta guérison germera incontinent ; ta justice ira devant toi, et la gloire de l'Éternel sera ton arrière-garde. Alors tu invoqueras l'Éternel et il t'exaucera, tu crieras et il dira me voici ! Si (quand tu jeûnes), tu ouvres ton âme à celui qui a faim, et que tu rassasies l'âme affligée, alors ta lumière se lèvera dans les ténèbres, et les ténèbres seront comme le midi. Et l’Éternel te conduira continuellement, et il rassasiera ton âme dans les grandes sècheresses et engraissera tes os, et tu seras comme un jardin arrosé et comme une source d'eau dont les eaux ne défaillent point (Esaïe 58 : 6-11).





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